Entretien avec Benoît Magimel
Publié le jeudi 21 août 2008 à 10H49
Comment avez-vous rencontré Michel Houellebecq ?
Lors d'une avant-première des CHEVALIERS DU CIEL à Paris. Il était venu me saluer très simplement, m'expliquant qu'il avait passé un agréable moment. Il m'a donné l'impression d'être en réflexion à chaque instant, chaque mot prononcé était pesé et réfléchi. Il prend le temps, même pour un simple « comment allez-vous ? ». Il se sonde lui-même avant de répondre qu'il va bien.
C'est assez rare dans une époque où l'on s'empresse toujours à répondre de tout. Cependant, notre discussion a trouvé son rythme tout naturellement. Il m'expliqua qu'il avait passé un bon moment, il me parla de son goût pour le cinéma de divertissement, de science-fiction et d'anticipation.
Qu'est-ce qui vous a séduit dans son scénario ?
Le film d'anticipation, cette vision du futur, et toutes les nombreuses questions que cela soulève, c'est un sujet passionnant. J'ai aimé les étapes de la vie de Daniel, ses silences, ses réflexions, sa quête, ses renaissances, ses changements physiques. C'est un personnage qui ne ressemblait en rien à ce que j'avais pu jouer avant.
Il y avait aussi une grande part d'inconnu dans cette expérience. Toute l'équipe technique et chacun des acteurs se voulait au service de Michel, pour lui permettre de faire le film qu'il souhaitait. Nous avancions parfois sans savoir, tout en se posant les bonnes questions nécessaires à la réussite du film. Il y avait une bienveillance à son égard.
Comment avez-vous abordé ce rôle ?
Nous nous sommes vus plusieurs fois. Nous avons parlé de cinéma, du film et de mon personnage.
J'ai soulevé tout un tas de problèmes techniques liés à l'évolution de Daniel : le maquillage, les effets spéciaux... J'avais besoin de comprendre de quelle façon il envisageait cette évolution. Il a fallu un certain nombre d'essais avant d'obtenir le résultat souhaité. Le premier jour, nous n'étions pas prêts. J'ai dû rester huit heures au maquillage.
Le chien fut au coeur de mes préoccupations puisqu'il est mon seul partenaire pendant presque la moitié du film. Il fallait donc régler les problèmes liés au dressage. J'avoue qu'il y a eu des situations assez comiques. Je voulais que le dresseur me laisse avec le chien 24h sur 24h, afin que le chien s'habitue à moi et m'écoute comme son maître. Mais pour ça, il fallait que le dresseur s'éloigne le temps nécessaire. Malgré les directives de la production, le dresseur venait en cachette sur le plateau et, évidemment, le chien finissait par sentir son odeur et ne plus écouter.
Le fait que ce film soit l'adaptation d'un roman change-t-il quelque chose à votre manière de travailler ?
Non, car notre outil de travail n'est plus le roman mais le scénario ; seulement l'écriture est un espace de liberté sans fin, alors que le cinéma est constitué, en grande partie, de contraintes à résoudre. Michel ne se rendait pas tout le temps compte de la difficulté à transposer son écriture en images, en quelque chose de vivant. Certaines scènes étaient impossibles à réaliser, le chien, par exemple, avait une place plus importante au départ. On s'est vite retrouvé face à des difficultés de jeu et d'intention qui devaient passer à travers le rôle du chien, qui ne pouvait exprimer les émotions décrites dans le scénario. C'est pour cette raison que Michel a prit la décision de changer l'histoire avec le chien à la moitié du tournage.
Est-ce qu'il est plus difficile d'incarner un personnage de roman que celui d'un scénario plus conventionnel ?
Ce n'est pas une question de difficultés. Il n'y a pas de règles. Parfois, on peut trouver des réponses, des détails, des informations dans un roman qui ne seront pas évoquées dans le scénario, mais qui pourront nourrir intérieurement le personnage... Parfois vous n'y trouverez rien d'intéressant.
Les personnages de romans sont plus construits, plus riches, plus en nuances, plus accomplis que dans un scénario.
Un scénario est beaucoup plus épuré pour ne pas freiner le récit. Il faut essayer d'avoir une lecture assez « visuelle ». Parfois, les descriptifs, les détails et autres explications peuvent casser le rythme d'une lecture.
Je me rappelle que Michael Haneke, lors du tournage de LA PIANISTE, ne voulait pas que je lise le roman de Yelinek, que ce n'était pas important pour le film selon lui. Je l'avais quand même lu, mais au bout du compte le personnage décrit dans le roman n'était pas comme je souhaitais le jouer.
C'était à partir du scénario que j'avais construit Walter Klemer, et ma vision du personnage n'était pas du tout la vision de l'auteur.
Y a-t-il une différence notable dans la manière de diriger de Michel Houellebecq et des réalisateurs avec lesquels vous avez travaillé jusqu'à présent ?
Oui, chaque metteur en scène a sa propre manière de faire avec les acteurs. Disons que Michel avait cette volonté de diriger avec précision certaines séquences et d'être totalement spectateur pour d'autres, comme un enfant. Un réalisateur doit répondre à des centaines de questions chaque jour. Comme Michel a ce sens de la réflexion, parfois cela pouvait suspendre le rythme nerveux d'un tournage. C'est quelqu'un de doux et de calme, un introverti, qui ne demandait qu'à vivre une expérience collective loin de la solitude de l'écrivain. Je crois qu'il était heureux d'être entouré par son assistant et de sentir une équipe autour de lui.
Tout le monde était aux petits soins pour qu'il soit heureux.
Il y a toute une partie du livre qui est occultée dans le film. Vous êtes-vous inventé un passé ?
Oui bien sûr. On en a beaucoup parlé avec Michel et Patrick Bauchau. Michel souhaitait que l'on travaille énormément sur cette relation père/fils. Pour construire l'histoire et le passé de
Daniel, Michel avait beaucoup insisté pour que l'on se rencontre avec Patrick Bauchau afin de créer ce lien père/fils.
Je trouve important de construire et d'inventer un passé et une histoire aux personnages que je joue. Ce n'est pas obligatoire, mais c'est un exercice que j'aime faire.
C'est une manière de connaître intimement le rôle que je joue. Cette relation père/fils était le seul axe important dans l'histoire pour Michel. C'est devenu quelque chose de plus en plus important pour Michel pendant le tournage. Je me suis toujours demandé quel était le degré autobiographique de cette relation entre un père et son fils.
Daniel semble insaisissable, comme si un voile opaque interdisait l'accès à ses émotions, tout est dans le regard, dans des expressions subtiles et discrètes. Pourtant l'émotion est bel et bien là. C'était une consigne du réalisateur ou votre manière de concevoir le personnage ? Les deux peut-être?
Le scénario était très peu dialogué. Il y avait un espace énorme pour incarner les non-dits, les silences.
En même temps, je pensais que tout le film n'était construit qu'à partir du point de vue de Daniel.
Mais Michel n'a pas construit son film exclusivement de cette manière je crois, ce qui pouvait être déstabilisant pour moi. Je ne comprenais pas tout le temps ce que Michel voulait raconter, et à partir de quel regard, c'est une errance qu'il faut habiter sans mots sans forcer l'interprétation. C'était très intérieur comme voyage, à la mesure des silences et des réflexions de Michel.
Il n'y a quasiment aucun contact physique entre les personnages de ce film. Tout est dans les regards, les silences, la narration...
Cela rend-il le jeu d'acteur plus difficile ?
Ce film est très personnel à Michel, il lui ressemble. On ne peut pas dire que Michel soit très tactile, mais il n'a pas peur du contact pour autant. Il est très pudique mais n'en demeure pas moins chaleureux.
Il n'y a pas plus de difficultés à jouer les mots que les silences, l'important c'est d'incarner, d'être.
Au début de ma carrière, je voulais jouer dans des films ou il n'y avait quasiment pas de dialogues car enfant je rêvais devant les films de Sergio Leone ; voir des acteurs exprimer des sentiments sans dire le moindre mot et tout comprendre. Après avoir tourné dans un film plus silencieux, j'ai naturellement besoin de poursuivre avec un film où je retrouve le plaisir de jouer les mots.
Comment décririez-vous Daniel ?
Un jeune homme en quête de lui-même, qui cherche d'autres réponses, d'autres croyances que celles que veut lui transmettre son père. Il évolue tout au long du film, le Daniel du début, qui accompagne son père, n'a pas encore le courage de partir pour faire son chemin et trouver sa route. Puis, il décide de partir pour finir par revenir, sans avoir trouvé les réponses qu'il cherchait. Il a besoin de croire en quelque chose c'est ce qui le pousse à rentrer auprès de son père.
Y a-t-il des points communs entre Daniel et Benoît Magimel ?
Peut-être autrefois, à présent je ne crois pas. J'essaye bêtement d'être optimiste mais ce n'est pas chose facile par les temps qui courent. D'ailleurs pendant tout le tournage, j'insistais auprès de Michel pour que le film finisse sur l'espoir, lui n'en était pas sûr.
--> Envoyer à un ami
Lors d'une avant-première des CHEVALIERS DU CIEL à Paris. Il était venu me saluer très simplement, m'expliquant qu'il avait passé un agréable moment. Il m'a donné l'impression d'être en réflexion à chaque instant, chaque mot prononcé était pesé et réfléchi. Il prend le temps, même pour un simple « comment allez-vous ? ». Il se sonde lui-même avant de répondre qu'il va bien.
C'est assez rare dans une époque où l'on s'empresse toujours à répondre de tout. Cependant, notre discussion a trouvé son rythme tout naturellement. Il m'expliqua qu'il avait passé un bon moment, il me parla de son goût pour le cinéma de divertissement, de science-fiction et d'anticipation.
Qu'est-ce qui vous a séduit dans son scénario ?
Le film d'anticipation, cette vision du futur, et toutes les nombreuses questions que cela soulève, c'est un sujet passionnant. J'ai aimé les étapes de la vie de Daniel, ses silences, ses réflexions, sa quête, ses renaissances, ses changements physiques. C'est un personnage qui ne ressemblait en rien à ce que j'avais pu jouer avant.
Il y avait aussi une grande part d'inconnu dans cette expérience. Toute l'équipe technique et chacun des acteurs se voulait au service de Michel, pour lui permettre de faire le film qu'il souhaitait. Nous avancions parfois sans savoir, tout en se posant les bonnes questions nécessaires à la réussite du film. Il y avait une bienveillance à son égard.
Comment avez-vous abordé ce rôle ?Nous nous sommes vus plusieurs fois. Nous avons parlé de cinéma, du film et de mon personnage.
J'ai soulevé tout un tas de problèmes techniques liés à l'évolution de Daniel : le maquillage, les effets spéciaux... J'avais besoin de comprendre de quelle façon il envisageait cette évolution. Il a fallu un certain nombre d'essais avant d'obtenir le résultat souhaité. Le premier jour, nous n'étions pas prêts. J'ai dû rester huit heures au maquillage.
Le chien fut au coeur de mes préoccupations puisqu'il est mon seul partenaire pendant presque la moitié du film. Il fallait donc régler les problèmes liés au dressage. J'avoue qu'il y a eu des situations assez comiques. Je voulais que le dresseur me laisse avec le chien 24h sur 24h, afin que le chien s'habitue à moi et m'écoute comme son maître. Mais pour ça, il fallait que le dresseur s'éloigne le temps nécessaire. Malgré les directives de la production, le dresseur venait en cachette sur le plateau et, évidemment, le chien finissait par sentir son odeur et ne plus écouter.
Le fait que ce film soit l'adaptation d'un roman change-t-il quelque chose à votre manière de travailler ?
Non, car notre outil de travail n'est plus le roman mais le scénario ; seulement l'écriture est un espace de liberté sans fin, alors que le cinéma est constitué, en grande partie, de contraintes à résoudre. Michel ne se rendait pas tout le temps compte de la difficulté à transposer son écriture en images, en quelque chose de vivant. Certaines scènes étaient impossibles à réaliser, le chien, par exemple, avait une place plus importante au départ. On s'est vite retrouvé face à des difficultés de jeu et d'intention qui devaient passer à travers le rôle du chien, qui ne pouvait exprimer les émotions décrites dans le scénario. C'est pour cette raison que Michel a prit la décision de changer l'histoire avec le chien à la moitié du tournage.
Est-ce qu'il est plus difficile d'incarner un personnage de roman que celui d'un scénario plus conventionnel ?
Ce n'est pas une question de difficultés. Il n'y a pas de règles. Parfois, on peut trouver des réponses, des détails, des informations dans un roman qui ne seront pas évoquées dans le scénario, mais qui pourront nourrir intérieurement le personnage... Parfois vous n'y trouverez rien d'intéressant.
Les personnages de romans sont plus construits, plus riches, plus en nuances, plus accomplis que dans un scénario.
Un scénario est beaucoup plus épuré pour ne pas freiner le récit. Il faut essayer d'avoir une lecture assez « visuelle ». Parfois, les descriptifs, les détails et autres explications peuvent casser le rythme d'une lecture.
Je me rappelle que Michael Haneke, lors du tournage de LA PIANISTE, ne voulait pas que je lise le roman de Yelinek, que ce n'était pas important pour le film selon lui. Je l'avais quand même lu, mais au bout du compte le personnage décrit dans le roman n'était pas comme je souhaitais le jouer.
C'était à partir du scénario que j'avais construit Walter Klemer, et ma vision du personnage n'était pas du tout la vision de l'auteur.
Y a-t-il une différence notable dans la manière de diriger de Michel Houellebecq et des réalisateurs avec lesquels vous avez travaillé jusqu'à présent ?Oui, chaque metteur en scène a sa propre manière de faire avec les acteurs. Disons que Michel avait cette volonté de diriger avec précision certaines séquences et d'être totalement spectateur pour d'autres, comme un enfant. Un réalisateur doit répondre à des centaines de questions chaque jour. Comme Michel a ce sens de la réflexion, parfois cela pouvait suspendre le rythme nerveux d'un tournage. C'est quelqu'un de doux et de calme, un introverti, qui ne demandait qu'à vivre une expérience collective loin de la solitude de l'écrivain. Je crois qu'il était heureux d'être entouré par son assistant et de sentir une équipe autour de lui.
Tout le monde était aux petits soins pour qu'il soit heureux.
Il y a toute une partie du livre qui est occultée dans le film. Vous êtes-vous inventé un passé ?
Oui bien sûr. On en a beaucoup parlé avec Michel et Patrick Bauchau. Michel souhaitait que l'on travaille énormément sur cette relation père/fils. Pour construire l'histoire et le passé de
Daniel, Michel avait beaucoup insisté pour que l'on se rencontre avec Patrick Bauchau afin de créer ce lien père/fils.
Je trouve important de construire et d'inventer un passé et une histoire aux personnages que je joue. Ce n'est pas obligatoire, mais c'est un exercice que j'aime faire.
C'est une manière de connaître intimement le rôle que je joue. Cette relation père/fils était le seul axe important dans l'histoire pour Michel. C'est devenu quelque chose de plus en plus important pour Michel pendant le tournage. Je me suis toujours demandé quel était le degré autobiographique de cette relation entre un père et son fils.
Daniel semble insaisissable, comme si un voile opaque interdisait l'accès à ses émotions, tout est dans le regard, dans des expressions subtiles et discrètes. Pourtant l'émotion est bel et bien là. C'était une consigne du réalisateur ou votre manière de concevoir le personnage ? Les deux peut-être?
Le scénario était très peu dialogué. Il y avait un espace énorme pour incarner les non-dits, les silences.
En même temps, je pensais que tout le film n'était construit qu'à partir du point de vue de Daniel.
Mais Michel n'a pas construit son film exclusivement de cette manière je crois, ce qui pouvait être déstabilisant pour moi. Je ne comprenais pas tout le temps ce que Michel voulait raconter, et à partir de quel regard, c'est une errance qu'il faut habiter sans mots sans forcer l'interprétation. C'était très intérieur comme voyage, à la mesure des silences et des réflexions de Michel.
Il n'y a quasiment aucun contact physique entre les personnages de ce film. Tout est dans les regards, les silences, la narration...
Cela rend-il le jeu d'acteur plus difficile ?Ce film est très personnel à Michel, il lui ressemble. On ne peut pas dire que Michel soit très tactile, mais il n'a pas peur du contact pour autant. Il est très pudique mais n'en demeure pas moins chaleureux.
Il n'y a pas plus de difficultés à jouer les mots que les silences, l'important c'est d'incarner, d'être.
Au début de ma carrière, je voulais jouer dans des films ou il n'y avait quasiment pas de dialogues car enfant je rêvais devant les films de Sergio Leone ; voir des acteurs exprimer des sentiments sans dire le moindre mot et tout comprendre. Après avoir tourné dans un film plus silencieux, j'ai naturellement besoin de poursuivre avec un film où je retrouve le plaisir de jouer les mots.
Comment décririez-vous Daniel ?
Un jeune homme en quête de lui-même, qui cherche d'autres réponses, d'autres croyances que celles que veut lui transmettre son père. Il évolue tout au long du film, le Daniel du début, qui accompagne son père, n'a pas encore le courage de partir pour faire son chemin et trouver sa route. Puis, il décide de partir pour finir par revenir, sans avoir trouvé les réponses qu'il cherchait. Il a besoin de croire en quelque chose c'est ce qui le pousse à rentrer auprès de son père.
Y a-t-il des points communs entre Daniel et Benoît Magimel ?
Peut-être autrefois, à présent je ne crois pas. J'essaye bêtement d'être optimiste mais ce n'est pas chose facile par les temps qui courent. D'ailleurs pendant tout le tournage, j'insistais auprès de Michel pour que le film finisse sur l'espoir, lui n'en était pas sûr.
--> Envoyer à un ami

Commentaires
Soyez le premier à laisser un commentaire sur ce billet.
Ajouter un commentaire