Comment est née l'envie de faire un film ?

Pour bien comprendre, il faut remonter très, très en amont. Il faut lire les pages de 2 à 10 du livre. Je les ai écrites sans projet précis. Elles sont assez bizarres : des courtes phrases, beaucoup de blanc...
C'était difficile de prévoir ce que ça allait donner. Cela aurait pu donner un livre... un film... les deux... un recueil de poèmes...ou rien. Et puis j'ai écrit les pages 11 et 15 indépendamment des autres, dans un moment de ma vie où j'étais seul dans mon appartement en Espagne.

Plus tard, je les ai reliées aux pages 9 et 10 qui sont en fait un souvenir réel : J'étais en Allemagne dans une maison d'écrivains près de Berlin.
J'avais fait une lecture et une femme m'a dit qu'il fallait absolument qu'elle me parle. Le lendemain elle est venue me voir. La situation était bizarre... On était seuls dans cette banlieue de Berlin, près d'un lac assez beau... Calmement elle me dit : « j'ai fait un rêve avec vous». Et elle me raconte : je suis dans une cabine téléphonique, je parle, et je ne sais pas si je parle à des gens existant pour qu'ils me répondent, ou si je parle tout seul pour maintenir la fonction parlée. Le rêve était très fort... Ça m'a beaucoup marqué, l'idée de parler sans savoir si on communique avec quelqu'un ou si on communique avec rien.
Je me suis dit qu'il fallait que j'écrive quelque chose à propos d'un personnage existant après la fin du monde, et ça a été à l'origine de la partie de Daniel25 dans le livre...

Affiche du film La Possibilité d'une île de Michel Houellebecq Faire un film ça représentait quoi ? Un complément du livre ? Une autre interprétation de l'histoire ?

C'est une interprétation. Même si on prend aussi le risque d'être déçu visuellement. Par exemple, la zone blanche avec des lacs dont je parle dans le livre est un endroit purement imaginaire. J'aurais bien aimé trouver un équivalent réel, mais il n'existait pas. Du coup, la zone finale du livre qui me plait beaucoup visuellement n'est pas dans le film. Il a fallu trouver autre chose.

Vous avez volontairement occulté toute une partie du livre. Qu'est-ce qui a motivé votre choix ?

En fait, c'est ce qu'on retenu mes lecteurs les plus sensibles : la partie poétique de la fin. J'aurais pu faire quelque chose sur la décomposition du couple... J'aurais pu, tentation encore plus forte, faire quelque chose sur la rencontre et l'intense relation érotique avec Esther... J'ai fait une lecture pour le Festival des Inrocks et je n'ai lu que des passages de la troisième partie. C'était très beau. La troisième partie a une dimension poétique plus forte, indépendante du reste. Je pouvais donc tout axer sur elle. Ce que les gens retiennent est important. Un livre c'est une chose, ce que les gens en retiennent en est une autre.

Vous êtes en train de me dire que vous étiez soucieux de ce qu'allaient penser les lecteurs en regardant le film ?

Un peu, oui...

Habituellement le créateur impose ce qu'il a à dire.

Mais parfois les gens vous disent la vérité sur ce que vous avez fait...Plus que vous-même. Je suis peut-être un créateur, mais je suis aussi un lecteur. Je sais bien ce qui me manquerait si j'allais voir l'adaptation d'un de mes livres préférés. Là, il ne s'agit pas du tout d'une adaptation fidèle, mais je pense que le lecteur le plus profond trouvera que ça l'est. Par exemple Alina Reyes insistait beaucoup sur la troisième partie, sur le fait qu'il y a une sidération visuelle insistante. Ce n'est donc pas tenir compte des lecteurs, c'est tenir compte de certains lecteurs....

On vous a souvent reproché la violence dans vos livres mais aussi le sexe. Or s'il y en a dans ce roman, le film est exempt de toute violence et même de tout contact physique. C'est surprenant ! En fait vous êtes un grand romantique !

Oui, c'est assez vrai... Mais je n'ai pas eu l'impression que le sexe et la violence étaient fondamentaux dans ce livre. Au cours des lectures qui ont été faites, contrairement à celle de « Plateforme », les passages sélectionnés n'étaient pas tellement sexuels. C'est vrai que j'aimerais bien faire un film pornographique si l'occasion se présentait, mais pour ce livre là, ce n'est pas ce qui s'imposait. En fait il y a un certain érotisme lié au cinéma qui me dégoûte plutôt.

Michel Houellebecq réalisateur de La Possibilité d'une île Finalement, ce qui reste du sexe, c'est la sensualité de l'actrice Ramata Koité, et peut-être le concours de bikinis !

Pour le concours de bikinis, on s'est beaucoup amusés à tourner à Benidorm (Espagne). On était dans cet énorme hôtel, l'hôtel Bali, qui était extrêmement accueillant. On pouvait tourner où on voulait, ils étaient hyper coopératifs. C'est un hôtel fascinant ! Immense ! Une véritable usine de vacance balnéaire : des hordes de touristes, des centaines de russes, d'ukrainiennes, de polonais... C'était un sujet en soi !
Je me souviens des repérages : j'ai passé une journée lamentable à chercher des résidences de vacances et rien n'allait...on arrive à l'hôtel Bali et là, j'ai rarement été aussi excité de ma vie ! Je courrais partout, j'étais fou de joie ! J'avais envie de tout photographier, de tout filmer... Cet hôtel est un monument extraordinaire...

Est-ce que cela a été compliqué de trouver les fonds pour faire ce film ?

Très !

Pourquoi ? Qu'est-ce qui est compliqué quand on s'appelle Michel Houellebecq ?

Le fait que je sois très sincèrement haï par quasiment tout ce qui est culturel en France. Pour différentes raisons, mais le fait est là. Je n'ai donc eu aucune subvention. Je suis tricard partout, sauf dans le milieu de l'art contemporain ! Là on peut présenter un dossier sur mon nom, ça marche ! C'est très bizarre...

Vous vous êtes impliqué dans la production ?
A un moment donné j'ai été appelé à investir. Mon agent est intervenu, et je suis devenu co-producteur à 50%.

Pourquoi vouloir faire un film ? Vous n'êtes pas en mal de reconnaissance, vos livres se vendent.

Ce n'est pas tellement une question d'ego. Je pensais que je pourrai faire un bon film. J'ai le sens de l'image, du son... Je voulais essayer.

Un rêve d'enfant ?

Non, j'étais un enfant qui lisait beaucoup mais qui ne regardait pas la télé.

Alors pourquoi un film ?

Même quand on écrit un livre, la chose en elle-même prend une telle dimension qu'elle pousse votre ego de côté et vous ordonne de la servir. Je sentais que ce serait un film intéressant. A un moment donné, on entreprend les choses parce que si on ne les fait pas, quelque chose manque...

Michel Houellebecq et Benoît Magimel sur le tournage de La possibilité d'une île Un peu comme les personnages de romans vous échappent pour s'imposer à vous ?

Les personnages c'est une correspondance directe avec les acteurs, et le moment du choix de l'acteur...
J'ai choisi Patrick Bauchau comme Prophète parce qu'il impose un truc très, très différent du personnage du livre. Il est beaucoup plus sincère dans sa démarche spirituelle. Quand on a choisi l'acteur on est coincé, on ne peut que réorienter le personnage en fonction de ce que peut inspirer l'acteur.

Vous avez donc adapté votre scénario en fonction des acteurs que vous avez choisis...

Ah oui ! Vraiment ! On prend un acteur ou on ne le prend pas, mais une fois qu'on l'a pris, il y a des conséquences... ça réoriente le personnage. Pourtant c'est ça qui est excitant ! Ça se produit aussi avec les personnages de roman. En littérature non plus il n'y a pas réellement de libre arbitre. Lors des rencontres préparatoires avec Benoît Magimel, alors que je lui exposais ce qu'est un personnage en littérature, et il m'a dit « c'est comme un comédien qui devrait tout le temps être en scène ! »...

Mais le personnage de roman est en deux dimensions...là ce sont des êtres de chair et de sang...

Non... ça devient très présent un personnage de roman. Même si ce n'est pas réel. Le personnage d'Esther, j'en ai beaucoup rêvé la nuit... C'est moins connu dans le domaine de la littérature parce que les gens s'imaginent qu'on a tout dans sa tête, mais en fait, à force d'écrire, un personnage ça devient très, très présent...

Vous apparaissez dans le film. C'est un clin d'oeil ?

C'est Patrick Bauchau qui a beaucoup insisté... C'est lui qui trouvait très important que pendant son discours de prophète je sois dans l'assistance.

Il y a un sens à la musique du film au-delà de l'esthétique ? Cette musique est grandiose, même emphatique !

Oui, c'est romantique, emphatique, grandiloquent même... Quand j'ai monté le film, je voulais absolument garder cet effet spectaculaire au moment où Benoît Magimel sort du cratère. Et c'est précisément ce morceau là, celui que le musicien avait écrit pour la scène du cratère, qui m'a conduit à lui téléphoner pour lui dire que je l'avais choisi pour faire la musique de ce film. Après bien sur il a fallu gérer la personne parce que c'est excité ces gens là ! Ils mettent de la musique partout ! De temps en temps il fallait mettre le holà !

Justement, pourquoi n'avez-vous pas mis de musique sur le générique de fin ?

Je trouvais l'idée de la respiration et des pierres qui tombent très belles... En fait on peut dire qu'on l'a fait à trois : moi, le monteur son, et le mixeur. On a beaucoup dosé les respirations, le timing... C'est un bon souvenir. Un souvenir de satisfaction pour tout le monde.

Michel Houellebecq cinéaste adapte La possibilité d'une île d'après son roman Parlons un peu du chien ! Vous lui avez fait faire un casting !!! ?

Ben oui. Il y a eu un double casting en fait. Un casting chien et un casting dresseur.

C'est compliqué de faire jouer un animal dans un film ?

Oui ! Le scénario initial était très différent. L'animal devait être avec l'humain dans la caverne. Mais il s'est avéré que le dresseur a un petit peu surestimé son pouvoir de contrôle de l'animal. Le soir, en visionnant les images, je me suis dit que le chien et l'homme n'avaient pas l'air de s'aimer du tout. Ils n'avaient pas l'air de vieux compagnons. Ça ressemblait beaucoup plus à une rencontre entre deux êtres. J'ai réécrit le scénario en fonction d'une histoire où l'acteur rencontre le chien à sa sortie de la caverne. C'était le gros évènement du film. Le scénario a basculé.

Et l'amour, quelle rôle joue-t-il dans cette histoire ?

Je dirais que c'est l'avantage des situations du type « fin du monde ». Dans la société, il y a une grande possibilité de choix qui disparaît quand il n'y a plus d'êtres humains sur terre (rire) ! La possibilité de choix est réduite à zéro ! La sexualité est réduite à zéro ! On ne fait donc pas le difficile ! Il faudrait peut-être raisonner comme ça tout le temps, en fait : prendre ce qu'on a sous la main. Ce serait sûrement plus sain...
J'ai beaucoup combattu au montage la version très romantique de l'histoire qui voudrait que Daniel se souvienne de Marie (Ramata Koité). J'aime bien l'idée que ce soit une femme en général...

Y a t-il un moment en particulier qui vous a marqué pendant ce tournage ?

Le plan final, qui est miraculeux. Ramata gravissant le rocher. C'est le genre de moment qui justifie de faire un film ! C'était inattendu, et tout le monde était tétanisé tellement c'était beau.

Ça vous donne envie de faire un autre film ?

Pas tout de suite. Il y a tellement de contraintes que pour l'instant ça me donne envie d'être seul... C'est pas mal aussi d'écrire... C'est un mode de vie très différent, mais c'est pas mal...

Faut-il avoir lu le livre pour comprendre le film ?

Non, ce n'est pas la peine. Je dirais qu'il faut avoir un intérêt pour le thème des sectes parce que ça démarre très fort dessus. Ça démarre très « à la Tom Waits », dirais-je...

Que répondriez-vous aux lecteurs qui diraient : « ce n'est pas comme dans le livre, ce n'est pas ce que j'avais compris ! »

Je pense que j'ai fait une adaptation fidèle sur le fond, avec une grosse bifurcation due à Patrick Bauchau qui est beaucoup plus sympathique que Raël, et à la relation père-fils qui est devenue plus présente grâce à la relation de Bauchau et de Magimel qui s'aimaient beaucoup.

Michel Houellebecq sur le tournage de La possibilité d'une île Donc, c'est bien d'avoir lu le livre, mais il faut rester ouvert à une interprétation différente...

Oui. Ce qui est marrant c'est que les gens ne se rendent pas du tout compte de la façon dont est écrit un livre. On ne sait jamais ce qui va se passer à la fin. Dans le projet initial Esther n'existait absolument pas. C'est quand je l'ai rencontrée dans ma vie qu'elle est entrée dans le livre. Ça paraît très monolithique un livre. Ça n'est pas le cas. C'est plus long que faire un film. Ça bifurque sans arrêt. Et puis quand on écrit un livre, on ne sait pas pourquoi, il y a des parties mortes et il y a des parties vivantes qu'on ne met pas dans le film. Par exemple, la rencontre avec Esther est très bien, mais je ne l'ai pas mise parce que ce serait un autre film.

Quelle est la différence entre le processus de création de l'écrivain et de celui du réalisateur ?

A mon avis, ils sont assez proches...

Mais le cinéma est un travail collectif...

En fait le réalisateur a des relations individuelles avec plein de personnes. Ça n'est donc pas vraiment collectif.

Oui, mais si on le compare à la création de l'écrivain... C'est une démarche un peu plus sociale...

Oui mais la question implicite est de savoir si ça me met mal à l'aise, et en réalité, pas tellement. Je n'ai aucun problème en société et je n'ai pas de difficulté à me faire obéir, ça se passe assez naturellement. J'ai des difficultés à partager le pouvoir.

Est-ce qu'il est possible de mettre une étiquette à ce film ?

Il y a un climat très bizarre... Poétique... Je dirais que c'est un film poétique.



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